Le 22 avril dernier, Arlette Joly a célébré ses 90 ans. Un cap mémorable qui précède de peu un autre événement historique : le centenaire de l'établissement familial dans deux ans. Situé en plein centre-ville, l'Hôtel Joly est une véritable institution qui a vu défiler un siècle d'histoire locale, de banquets mémorables et de célébrités.
Aujourd'hui, si le restaurant d’antan ouvert par sa grand-mère a laissé place au calme des petits-déjeuners de l’Hôtel, l'âme de la maison reste inchangée. Arlette, elle, y est toujours, fidèle au poste : « Je suis toujours restée ici, je n'ai jamais pu quitter l'Hôtel. Nous, vous savez, on ne connaissait pas les vacances (...) Il n'y a pas de Noël, de Pâques, de vacances à l'Hôtel Joly. Ici, c'est 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Toute ma vie a été consacrée à l'Hôtel et à faire tourner le travail. »
Une enfance bercée par les bombes et la reconstruction
Née en 1936, Arlette n’a que 4 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale bouleverse son quotidien. Lors d’un bombardement, accompagnée par sa mère et son grand-père, elle court se réfugier dans les caves de la Mairie. À leur sortie, leur maison rue Deceuninck est détruite : « Si on y était restés, on ne serait plus là », souffle-t-elle.
Après avoir récupéré son père blessé à la jambe sur la ligne Maginot dans une charrette chez les Allemands, la famille s'installe dans ce qui deviendra l'Hôtel Joly. Son père se remet courageusement aux fourneaux, une canne à la main. En 1949, sa maman, Marcelle, prend officiellement la main et entreprend de greffer une partie hôtelière au restaurant initial. Son père, formé comme apprenti jusqu’à devenir chef au prestigieux restaurant Les Capucines à Paris, prend les rênes de la cuisine.
Arlette grandit dans ce tourbillon. Elle observe, aide au quotidien et apprend sur le tas. Nul besoin d'école hôtelière pour elle : la passion et le savoir-faire se transmettent de génération en génération.
Des bals de campagne aux dîners présidentiels
En 1965, Arlette reprend le flambeau familial. C’est l’époque des grands banquets, des réveillons à 300 convives qui durent jusqu’à l’aube, et des célèbres bals des agriculteurs : « Comme il n’y avait pas Internet pour draguer, tout le monde venait aux bals, ils se rencontraient ici et ils se mariaient ici ! » se rappelle la doyenne.
C’est d’ailleurs grâce à l’un de ces bals à la fin des années 1950 qu’Arlette rencontre son mari, Jacques Defer, un passionné de musique dont l'orchestre animait les soirées.
Très vite, le talent culinaire d'Arlette dépasse les frontières de la commune. À la tête de sa société de réceptions, elle est sollicitée pour cuisiner lors des visites des plus hauts sommets de l'État : Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et même Madame Chirac goûtent à sa cuisine. Elle se souvient avec amusement du protocole de sécurité drastique lors de ces banquets de 300 personnes : « Une fois qu'on était rentrés dans le périmètre, nous devions être fouillés pour en sortir. Un jour, il me manquait quelque chose en cuisine, c'est un policier qui a dû aller chercher l'ingrédient dans le village ! »
Sa plus vieille rencontre présidentielle remonte pourtant à ses 10 ou 12 ans lorsqu'elle a eu le privilège de croiser le Général de Gaulle, alors que son père avait été réquisitionné pour lui préparer un repas chez un ami maire de la région.
Le repaire des artistes et du septième art
Grâce à la proximité immédiate du Central, le cinéma-théâtre voisin, l'Hôtel Joly devient naturellement le pied-à-terre des stars de passage. Bourvil, Jean-Louis Trintignant, François Morel ou Georges Moustaki y séjournent ou s'y arrêtent. Line Renaud, enfant du pays, y a ses habitudes : « Elle venait manger tous les mois avec Loulou Gasté quand elle venait voir sa famille ». C'est d'ailleurs dans la salle du fond de l'établissement qu'elle a fait ses tous premiers pas de chanteuse à l'âge de 14 ans, accompagnée au piano par Arthur Defer, l'arrière-grand-père de son fils. La chanteuse d'opéra Nathalie Dessay y a également logé, laissant le souvenir impérissable d'une mauvaise chute sur la place du village où, le nez en sang, elle fut soignée par Valérie (la femme de Jean-Jacques) avant de monter courageusement sur scène.
L'Hôtel a également séduit le cinéma. Ses couloirs et son hall en marbre — aménagé par Arlette en 1968 pour relier le lieu au garage d'origine — ont servi de décor pour la télévision et le grand écran. Des séries comme Le Commissaire Magellan ou des films comme La place d'un autre de René Féret (révélant un jeune Samuel Le Bihan et Elsa Zylberstein) ainsi que Quand la mer monte de Yolande Moreau y ont posé leurs caméras.
Une histoire de femmes et une relève assurée
L'Hôtel Joly, c'est avant tout une lignée de femmes fortes. Tout a commencé en 1928 avec Flavie, la grand-mère d'Arlette. Alors gérante du café L'Harmonie, elle décide de bâtir son propre restaurant pour acquérir son indépendance. À l'époque, l'entrepreneur M. Debosque y construit même une grande salle à l'étage pour les répétitions de la Philharmonie locale.
Aujourd'hui, Arlette est une grand-mère et arrière-grand-mère comblée. La relève de l’établissement est solidement assurée par son petit-fils Arthur (le fils de Jean-Jacques Defer) et son épouse Laétitia.
À 90 ans, bien que la famille se partage la gestion de l'établissement ouvert 7 jours sur 7, on surprend encore Arlette en pleine préparation de salades de fruits frais, de crêpes ou d’œufs pour les clients.
Le secret sans doute, de son éternelle jeunesse !

