Afin de préserver le patrimoine architectural tout en répondant aux besoins actuels en logements, une solution utilisée par les architectes est le façadisme. À Armentières, plusieurs bâtiments emblématiques illustrent cette solution.
Cette technique consiste à conserver les façades historiques d'un édifice, tout en reconstruisant entièrement son intérieur afin de l'adapter à de nouveaux usages. Derrière les murs d'origine prennent ainsi place des logements répondant aux normes actuelles de confort, d'accessibilité et de performance énergétique.
Le façadisme apparaît souvent lorsque la restauration complète d'un bâtiment ancien s'avère techniquement complexe ou économiquement difficile. Il constitue un compromis entre préservation du paysage urbain et renouvellement de la ville. Si cette pratique permet de sauvegarder l'identité architecturale des rues, elle suscite également des débats. Certains spécialistes y voient une simple conservation « de façade », regrettant la disparition des volumes, des aménagements intérieurs et d'une partie de la mémoire des lieux. D'autres considèrent qu'il s'agit d'une solution pragmatique, permettant d'éviter la démolition totale tout en donnant une nouvelle vie à des bâtiments devenus obsolètes.
À Armentières, l'ancienne école de musique, la piscine municipale et la brasserie Motte-Cordonnier témoignent de cette évolution. Trois bâtiments chargés d'histoire, aujourd'hui réhabilités ou en cours de transformation, qui illustrent les différentes facettes de la rénovation du patrimoine par le façadisme.
L’école de garçons et académie de musique, avenue François Mitterrand
Avant la Première Guerre mondiale, au 31 de la rue Nationale se trouvait l’Académie de musique et au 33, une école communale de garçons. Ces 2 institutions occupaient le même bâtiment mais avec 2 entrées séparées.
L’école de garçons est créée en 1862 par les frères des écoles chrétiennes. Suite aux lois Jules Ferry de 1882, l’école devient laïque. Elle prend le nom d’école Philippe de Girard et un buste de l’industriel est placé en façade.
L’école de musique est installée dans le bâtiment en 1887 sous le nom d’Académie de musique. On y propose un enseignement gratuit de la musique vocale et instrumentale.
Le bâtiment est détruit pendant la Première Guerre mondiale. L'école et l’académie de musique sont reconstruites et rouvrent leurs portes en juillet 1921. L’architecte est Georges Prunières avec le concours des entreprises Debosque pour la réalisation.
Le 7 novembre 1945, le conseil municipal décide de renommer l'école Philippe de Girard en école Pierre Lecocq afin de rendre hommage à l’ancien directeur de l’école, exécuté par l’armée allemande le 2 septembre 1944 avec son fils Pierre, âgé de 16 ans.
Devant l’augmentation du nombre d’élèves, l’école de musique s’agrandit à plusieurs reprises.
En 1969, l’école Pierre Lecocq ferme et l’école de musique s’installe dans les salles de classes désaffectées.
En 1983, afin d’accueillir les 450 élèves inscrits, la municipalité décide d’agrandir une nouvelle fois l’école de musique en rachetant l’immeuble situé au croisement des rues Nationale et Sadi Carnot. Cet immeuble était auparavant occupé par la Banque régionale du Nord puis par une salle de réception « Les salons Carnot ».
Après son rachat par la mairie, le bâtiment est occupé par l'école de musique et le conseil des Prud’hommes.
L’école de musique déménage en 2017 dans le pôle culturel rue Paul Bert. Les locaux de la rue Nationale (devenue avenue François Mitterrand) et de la rue Sadi Carnot se retrouvent désaffectés. Ils sont vendus à un promoteur privé pour les transformer en immeubles d’appartements. Les façades des bâtiments historiques de l’avenue François Mitterrand sont conservées. Les nouveaux logements y sont apposés et des coursives faisant office de parties communes font le lien entre la façade historique et les façades des nouveaux logements.
La piscine, école de natation, square Victor Hugo
La piscine municipale est construite square Victor Hugo en 1891. Elle est bâtie par l’ingénieur Edmond Philippe avec pour vocation l’apprentissage de la natation aux enfants, bains et baignoires, salle de vapeur et de sudation, douches, lavoir public et salle d’hydrothérapie.
L’ensemble est géré par le privé jusqu’en 1898, date à laquelle la municipalité doit reprendre l’exploitation à son compte.
L’établissement connaît en 1906 une nouvelle vocation. Par la réalisation d’un plancher amovible, le bassin peut être couvert et transformé occasionnellement en salle des fêtes et cinéma, d’une capacité de 800 places. A l’occasion d’une manifestation, l’intérieur subit d’ailleurs un incendie. Entre bains, natation, spectacles et banquets, cet équipement est alors très apprécié et toutes les classes sociales le fréquentent.
Les bombardements de la Première Guerre mondiale endommagent le bâtiment, et particulièrement l’ensemble des aménagements intérieurs. L’équipement devient inutilisable.
Ce n’est qu’en 1928, après plusieurs années de travaux de réfection, que la piscine municipale rouvre ses portes sous l’appellation « Établissement Municipal - École de Natation » et son activité se limite dès lors à la pratique de la natation et à la fréquentation des bains-douches.
Il en est ainsi jusqu’au 28 juin 1998, date à laquelle la piscine ne répondant plus aux normes d’hygiène ferme définitivement ses portes.
Le 28 juin 2000, l’établissement des bains (façade, entrée, toiture et cheminée) est inscrit à l’inventaire des monuments historiques.
En 2018, le bâtiment est racheté par un promoteur privé pour y aménager des logements. Les façades historiques sont conservées mais l’intérieur (bassin, vestiaires) disparaît complètement pour y construire des appartements.
La brasserie Motte-Cordonnier, avenue Roger Salengro
L'usine située à l'origine le long de la Lys rue de Dunkerque est détruite durant la Première Guerre mondiale. Elle est reconstruite après guerre sur un terrain vierge au Bac-du-Crocq, en périphérie de la commune, sur une superficie de 80 000 m2. Cet emplacement est choisi à proximité des voies ferroviaires et fluviales qui permettent notamment d'acheminer l'orge qui arrive par péniche sur la Lys. L'établissement opte alors pour la technique de fermentation basse, préférée par la clientèle, et s'équipe de machines ultra-modernes et d'une vaste malterie. La salle de brassage contient 3 cuves, l'une d'une contenance de 400 hectolitres et les deux autres de 260 hectolitres.
La construction de cette nouvelle brasserie est confiée à l'architecte Marcel Forest qui imagine un véritable château industriel où l’étoile du brasseur est omniprésente. La brasserie est inaugurée le 24 juillet 1923.
Elle fusionne successivement avec plusieurs brasseries : les brasseries Artois de Louvain en 1970, les brasseries lorraines en 1982 pour former le groupe Sébastien Artois. En 1989, la réunion Sébastien Artois et Jupiler donne naissance au groupe Interbrew, troisième brasseur national. De nouveaux hangars de mise en bouteille et de stockage sont progressivement construits dans la partie sud du site.
En 1993, l’usine cesse son activité de brassage pour se consacrer au conditionnement et la distribution de bières spécialisées. Elle arrête définitivement ses activités en 2008 par la fin des dernières opérations logistiques.
La brasserie est inscrite à l'inventaire des monuments historiques par arrêté du 31 décembre 1999, notamment les façades et les toitures de l'ancienne malterie et brasserie ainsi que la cage d'escalier et la salle de brassage. En 2019 d’autres bâtiments sont ajoutés à cet inventaire afin de préserver la cohérence de l’ensemble : le bâtiment administratif, la maison du directeur, la canetterie et sa salle de dégustation, le bâtiment de l’ancienne station de pompage, le bâtiment de la fermentation et le grenier à moût.
Depuis 2020, le site fait l’objet d’un projet de réhabilitation en logements (collectifs, individuels et intergénérationnels). La brasserie et la malterie ont été transformée en 89 logements. Les architectes et équipes de chantier veillent, en lien étroit avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), à préserver ce patrimoine à travers une reconversion conjuguant respect de l’histoire et usages contemporains. La cage d’escalier et la salle des cuves, inscrites, sont préservées telles quelles.
Actuellement, les magasins-quais, le bâtiment de l’administration et le grenier à moût sont en train d’être transformés en 42 logements et les anciens entrepôts avec leurs 6 façades à pignons en 30 logements.
Pour chacun des projets, les façades inscrites sont préservées mais l’intérieur est entièrement réaménagé et recloisonné selon les besoins du projet.
Un autre projet de grande ampleur vise la partie sud du site. En lien étroit avec la MEL et la Ville, la société Vega 1965 souhaite construire un pôle de loisirs où se combineront une multitude d’activités de divertissements, de pratiques sportives et d’installations dédiées au bien-être. Le permis de construire a été déposé en septembre 2022.
L'ancienne école de musique, la piscine municipale et la brasserie Motte-Cordonnier illustrent trois exemples de reconversion du patrimoine armentiérois. Tous ont connu une nouvelle destinée grâce à d'importants travaux de réhabilitation, permettant de transformer des bâtiments inutilisés en logements adaptés aux besoins d'aujourd'hui.
Si les interventions diffèrent selon les contraintes techniques et patrimoniales de chaque site, elles reposent sur une même volonté : préserver les éléments architecturaux qui font l'identité du site tout en offrant une seconde vie à ces édifices.
Ces opérations témoignent des défis de la rénovation urbaine : trouver un équilibre entre la sauvegarde du patrimoine, les impératifs économiques et les nouveaux usages.

